SNALC

Violence à l’école : et si nous parlions du climat scolaire ?

Bientôt 3 mois après « l’affaire de Créteil » qui a soulevé une fois de plus le problème de la violence scolaire, où en est-on aujourd’hui ?

Beaucoup de choses ont été dites à chaud, les uns accusant les élèves, les autres le laxisme des enseignants, d’autres le « pas de vague » de l’institution.

Enseignante en REP depuis maintenant 10 ans, je suis sensible à ces problématiques. Dernièrement je suis tombée sur la conférence donnée par Eric Debarbieux[1] le 26 février 2013 sur la prévention et la lutte contre la violence en milieu scolaire[2] et je dois reconnaître que son constat et son analyse sont toujours actuels.

Eric Debarbieux présentait une enquête faite en 2012 avec l’aide de l’Autonome sur le climat scolaire. A cette époque 20 000 collègues avaient répondu.

Pour lui la solution est simple : l’amélioration du climat scolaire entraînera la baisse des violences scolaires.

Dans un premier temps il revient sur les incidents entre élèves ou des élèves envers les enseignants : insultes, bousculades, coups… tout en nuançant ces phénomènes. D’après une étude menée par la DEPP à cette époque, 93% des collégiens se disaient satisfaits du climat scolaire. Dans l’enquête présentée par Eric Debarbieux, 9 personnels sur 10 ne se sentent pas menacés personnellement dans l’établissement. Dans le 1er degré c’est 9 collègues sur 10 qui disent évoluer dans un climat scolaire satisfaisant contre 7 sur 10 dans le 2nd degré.

Bien évidemment les personnels exerçant en éducation prioritaire sont deux fois plus confrontés à la violence qu’ailleurs : 22% ont dit avoir été menacés contre 11% dans un établissement non prioritaire, 9% ont été bousculés contre 4%... tout comme les collègues exerçant en lycée professionnel. La violence est surtout interne aux établissements et très rarement intrusive c'est-à-dire commise par des inconnus.

Jusque là rien de nouveau. Et rien n’a véritablement changé depuis 2013.

Cependant, ce qui interpelle dans cette enquête, c'est la raison donnée par les enseignants du second degré quant à la dégradation du climat scolaire. Ainsi, à partir de la 18ème minute de l’enregistrement, E. Dubarbieux revient sur les tensions dans les équipes adultes.

23% des collègues disent avoir été harcelés par d’autres personnels dans leur carrière et 11% depuis le début de l’année scolaire.  E. Dubarbieux met d’ailleurs ce chiffre en parallèle avec celui du harcèlement scolaire entre élèves qui est aussi de 11%.

18,2% des enseignants se disent tenus à l’écart par leurs collègues et 64% au sein même de leur équipe. Il y a ici un paradoxe car le travail en équipe est largement préconisé par l’institution mais comment faire dans de tels cas ? De même, 40% des personnels de direction affirment que le travail en équipe permet de lutter contre les violences scolaires contre 17% seulement des enseignants.

L’enquête montre ainsi une différence de vision majeure entre personnels enseignants et non enseignants (direction, équipe médico-sociale, CPE), ces derniers ayant une vision beaucoup plus positive du climat scolaire.

D’autre part 29,6% des enseignants interrogés envisagent de quitter le métier. Ils expliquent ceci, entre autres, par les mauvaises relations avec la hiérarchie, les tensions ressenties quand ils sont victimes de violence et non soutenus. Il y a un fort sentiment de solitude et d’insatisfaction de l’enseignant seul dans sa classe et après.

Par ailleurs le harcèlement dont certains collègues sont victimes de la part d’élèves ou entre pairs est un facteur de décrochage professionnel. E. Dubarbieux le nomme ainsi et le met sur le même pied d’égalité que le décrochage scolaire en préconisant de s’en inquiéter.

Enfin l’enquête évoque les limites de l’école inclusive car l’Education Nationale ne s’en donne pas les moyens.

E. Debarbieux conclut sa conférence en disant que cette étude est « un tournant» quasi historique car elle prend en compte le quotidien. Il insiste sur la nécessité de prendre en compte le mal-être des personnels car le bien-être des enseignants entraînera un bien-être chez les élèves et de ce fait moins d’incivilités voire de violences.

6 ans après, ce tournant a-t-il été pris ? J’en doute.

La souffrance des collègues est grandissante. Les tensions avec la hiérarchie sont quotidiennes notamment dans le second degré où il existe un rapport hiérarchique bien marqué à la différence du premier degré. Nous pourrions rajouter que le manque de reconnaissance et de considération de l’institution pour une partie majoritaire de son personnel est également une cause de ce mal-être.

Les collègues se tournent vers nous car il n’y a pas d’accompagnement du rectorat ni du ministère. Bien au contraire si vous sollicitez les ressources humaines, on vous accusera d’être faibles ou trop autoritaires. Ce sera toujours de votre faute et à vous de vous remettre en question. Vous risquez même une convocation disciplinaire.

Alors pourquoi s’étonner que des élèves s’engouffrent dans les failles du système ? Un enseignant fragilisé, non soutenu n’en sera que plus facile à déstabiliser.

Le SNALC reçu il y a quelques mois par la cour des comptes sur l’éducation prioritaire[3] s’est entendu dire que le maillon faible était le collège. Mais a-t-on posé les bonnes questions ? Les équipes du premier degré sont plus soudées, tout simplement parce que le rapport hiérarchique direct avec le directeur ou la directrice n’en est pas un. Ils restent collègues. D’ailleurs le directeur ou la directrice est rarement déchargé(e) à temps plein et a une vision souvent plus réaliste du terrain.

Le SNALC avait défendu l’idée que les enseignants expérimentés en éducation prioritaire devaient être valorisés et leur savoir-faire reconnu. Aujourd’hui c’est le contraire. On valorise les plus dociles et non les plus compétents (ceux qui appliquent avec ferveur la Réforme du collège, alors même que la gestion de classe laisse à désirer, sont nommés tuteurs par exemple). Rien n’est fait pour donner envie de rester aux collègues expérimentés ni pour qu'ils transmettent leur savoir-faire.

Par conséquent l’autonomie des établissements ne va-t-elle pas accentuer ces dysfonctionnements par « une gestion pyramidale localement, avec des petits chefs qui iraient contre la liberté pédagogique et seraient source de conflits accrus dans les établissements »[4] ?

En ce début 2019, les propositions du Ministre contre la violence scolaire seront-elles à la hauteur ? Il est permis d’en douter quand on voit que depuis des années, ce sont encore et toujours les mêmes propositions qui sont faites et que les vrais problèmes ne sont pas soulevés.[5]

 

Angélique ADAMIK

 

[1] Éric Debarbieux est né le 9 février 1953 à Roubaix. Détenteur d’un doctorat de philosophie, c’est un pédagogue français. Il est connu pour ses travaux sur la violence à l'école et ses réflexions pédagogiques.

[2] https://www.dailymotion.com/video/xxtjmc

[3] https://www.snalc.fr/national/article/4012/

[4] https://www.lesechos.fr/04/09/2017/lesechos.fr/030524691609_education---eric-debarbieux-denonce-un--manque-de-sens-et-de-continuite-des-reformes-.htm

[5] https://www.lejdd.fr/Societe/Education/violences-scolaires-une-histoire-de-promesses-non-tenues-3817607

https://www.liberation.fr/france/2018/10/26/violences-scolaires-le-sentiment-d-abandon-est-totalement-justifie_1688149

https://www.vousnousils.fr/2018/11/21/violences-a-lecole-eric-debarbieux-dresse-un-bilan-sur-les-mesures-de-securite-618898

 

 


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